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Sur la raréfaction
des espaces intermédiaires
Texte plus général qu'une lecture d'espace local. Comporte
quelques allusions locales. A suivre : prolongements
sur des exemples marseillais...
Au cours de certaines périodes, la construction
d'immeubles de logements ou de bâtiments
publics
a intégré comme une règle de savoir-vivre architectural
l'aménagement d'espaces de transition.
Perron, parvis, colonnades, cours, haies, plate-bandes, jardinets d'acôtement...,
ont constitué des moyens variés de délimiter
des surfaces attenantes aux édifices mais
ouvertes, permettant au
nouvel entrant comme au nouveau sorti
de s'acclimater dans un entre-deux, et donnant aux passants
non directement concernés l'occasion d'une respiration visuelle et
parfois d'une halte.
Héritage du passé ou attributs de quelques constructions récentes semblant faire de la résistance,
ces dispositifs sont encore présents dans nos villes. Les prendre
en compte ne signifie pas
les idéaliser car ils sont souvent inaboutis et maigrelets. Sans valoriser à l'excès un
passé insuffisant il est permis toutefois de voir comme une
régression
leur omission trop
systématique dans le nouveau bâti et la neutralisation fréquente de leurs fonctionnalités
lors du réaménagement d'espaces existants.
Supprimer ces îlots liminaires a des effets multiples.
L'érosion des marges
où le courant se calme - surfaces d'accostage ou de prémisse à la circulation -
favorise la précipitation des corps
dans un déséquilibre.
Certains gestes anodins s'accomplissent avec moins d'aisance
(ranger des objets dans un sac à main avant de s'engager dans le flux piétonnier,
s'arranger avant une visite, ouvrir un agenda entre deux rendez-vous,
se poser
un instant en un point neutre situé aux confins de deux milieux).
Certaines confrontations
avec une jeunesse expansive ou une misère désœuvrée
sont préventivement évacuées - par la suppression d'espaces propices à la
présence de ces espèces indésirables.
Des proximités corporelles au statut incertain sont évitées.
Aisance du corps, proximité des corps
Il est possible de répartir ces effets en deux catégories : une dégradation de
l'ergonomie
(mot un peu louche, mais dont le contenu n'est pas sans intérêt) ;
une liquidation de la convivialité (lorsque celle-ci
est autre chose qu'une garniture
insipide pour masquer la déshumanisation).
Que l'effet socialement disjonctif des nouvelles normes
rencontre une aspiration au protectionnisme spatial
fort répandue au sein
des classes moyennes (goût de l'entre-soi) ne signifie pas que
celles-ci ne
puissent ressentir un désagrément devant l'aspect anti-ergonomique de ces normes.
Supprimer la volée d'escaliers devant un théâtre aura l'avantage
d'éliminer la bande de
sans feu ni lieu qui a l'habitude d'y stationner et en dépare
les abords ;
mais cela aura également pour effet de réduire la respiration psychosomatique
des spectateurs après le spectacle, alors moins à l'aise pour boutonner
leur manteaux ou renouer leur écharpe, mis trop abruptement de plain-pied avec
la rue prosaïque sans pouvoir jouir d'une transition en dégradé hors la matrice
ineffable qu'ils viennent tout juste de quitter.
Cet exemple signale à traits appuyés quelque chose qui est
à l'œuvre dans la plupart des changements de milieu,
d'activité ou d'état. Un changement sans désagrément est généralement un changement
progressif, en pente douce ou par paliers.
Cosmos et transitions
Pouvons-nous imaginer vivre sans dommage des réveils brusques, suite auxquels,
habillés et débarbouillés en un clin
d'œil, nous soyons basculés immédiatement dans une rame de transport en
commun, au volant d'un véhicule déjà lancé sur une voie d'autoroute, ou, placés instantanément
derrière
un guichet, sommés de répondre illico à la demande d'un client surgi du néant ?
La nature elle-même a des égards envers nous et nous fait passer de la nuit au jour par les
gradations de l'aube et de l'aurore.
Une ville sans espaces intermédiaires serait comme une terre non plus ronde mais cubique,
où le passage de l'obscurité à la clarté du jour se ferait non plus de manière lente
et continue mais dans le heurt traumatique de la discontinuité, sans préparation
naturelle, dans l'urgence d'une accomodation à accomplir de manière soudaine,
comme pour rattraper un retard, et forcément panique.
Le passage entre un intérieur à un extérieur va
souvent de pair avec d'autres changements : du statique à la circulation, de l'anonymat
au rapport à autrui, de l'intégrité privative à la sollicitation... Ces phénomènes
ordinaires,
où les rapports sociaux s'articulent avec la conformation des lieux
(sans que l'un ne reflète nécessairement l'autre),
s'ils sont
vécus de manière
répétée dans de mauvaises conditions, peuvent contribuer
à un malaise indistinct et à
une fatigue nerveuse
(surtout ajoutés à d'autres désordres
urbains et vécus par des personnes sensibles ou vulnérables).
Aménager les passages avec l'attention et la bienveillance
que peut traduire telle ou telle ressource architecturale c'est agir sur
la qualité de la vie et sur le confort de la ville.
Cohabitation passagère des différences
« Beau comme la rencontre sur une
table de dissection d'un parapluie et d'une machine à coudre. » Lautréamont
Aménager des stations à usages multiples, permettant à des figures hétéroclites
de citadins de cohabiter un moment, contribue à une culture de la confiance, de
la disponibilité, de la proximité avec
le Très-Haut le très-autre.
A suivre
Pour continuer cette recherche, quelques pistes :
Périodisation
Choisir des bâtiments d'âges diverses. Examiner le traitement
des surfaces intermédiaires dont ils témoignent.
Peut-on détecter des
périodes au cours desquelles ce sont les interfaces élargis qui prévalent et d'autres
où dominent les frontières abruptes ?
Lors de réaménagements d'espaces existants, quelles réformes
éventuelles subissent leurs organes de
seuils et de bordures ?
Classement selon la fonction des bâtiments
Considérer des bâtiments ou des portions de bâtiments à vocations diverses :
habitat, administration, commerce, éducation, culture... Constater leurs tendances respectives
à accueillir des transitions accueillantes.
Grammaire des dispositifs
Géométrie : distinguer parmi les espaces de transition les
surfaces
plutôt
extérieures et convexes, plutôt intérieures et concaves, en hauteur ou en contrebas...
Considérer des éléments tels que couverture, rembarde, colonnes, marqueurs
d'espace intermédiaire. Noter
la double fonction de certains
éléments (par exemple, le balcon du premier étage qui sert d'auvent pour une entrée
d'immeuble).
Textures et matériaux : utilisation du végétal, de l'eau ;
diverses types de surface et de volumes...
Poser un concept global de surfaces-havres (du refuge
pour piéton au banc public, jusqu'aux diverses surfaces de transition
étudiées ici)
et distinguer, au sein de cette catégorie générale, celles qui font
fonction d'îlots et
celles qui relèvent de la
berge.
Remarquer qu'une île peut avoir des berges. Un jardin public est
une île - et potentiellement un archipel - qui peut comporter des
espaces liminaires sur son pourtour et à ses entrées...
Iles, berges. Comment le traitement par l'urbanisme de ces
deux sous-espèces
révèle les valeurs qui le régissent.
Culture civile
On débouche alors sur l'horizon politique, culturel et civilisationnel.
Les questions de seuils sont inextricablement liées
à la manière d'articuler le public et le privé, le libre et le marchand,
la valorisation du commun ou le marquage des séparations.
L'architecture
interagit ici, comme à bien d'autres endroits, avec la dialectique
des sécurités.
La résolution du rapport architectural entre
intérieur et extérieur
dépend des tensions
entre les groupes sociaux, ainsi que
de l'idéologie des gestionnaires et des rapports de forces
(rapports de forces
= énergie propre à chaque groupe,
puissance économique, règlements juridiques, poids démographique...,
toutes les ressources que chaque catégorie peut mobiliser pour élargir son territoire, modeler l'espace
selon son besoin et sa vision,
contenir la présence de l'autre dans certaines limites ou même l'éliminer).
La succession des styles et des dispositifs
dépend certes de facteurs technologiques ou d'enjeux esthétiques plus ou moins autonomes,
mais la situation sociale et politique
détermine aussi des préférences architecturales.
Au sein d'une même ville, les tensions pèsent différemment
selon les zones géographiques. On devrait logiquement
constater que le traitement des bordures et des seuils
varie selon le niveau de confrontation existant sur tel ou tel territoire, selon les
tensions ressenties dans tel ou tel quartier.
Le centre-ville de Marseille est
un territoire à
haute tension. C'est la rhétorique guerrière de la
reconquête du centre-ville qui,
à des nuances près et sous des formulations fluctuantes, accompagne depuis une centaine
d'années (!)
Architecture ouverte : architecture de paix
« Quand le doge Sebastiano Ziani (1172-1178) reconstruisit le palais ducal, il ne lui donna plus la forme d'un ancien
manoir, mais voulut que ses structures soient ouvertes ; il l'entoura de portiques et de loggias,
ouvrit les façades vers la lagune et la ville.
(...)

Venise - Palais ducal - XII e
siècle
Au cours des siècles, les arts se conformeront à ces concepts, avec les formes ouvertes du dessin
vénitien, l'empty center des peintures, les mille fenêtres des palais, les villas ouvertes de la
campagne vénitienne. En effet, l'expérience des Vénitiens émigra aussi sur la terre ferme.
Région de Vicence - Villa Pisani, Andrea Palladio - XVIe
siècle
Il est logique de penser que le type de villa qui nous intéresse le plus, celui qui
tend à la fusion des espaces intérieurs avec le milieu ambiant, des pièces et des loggias avec
le paysage, se justifie le mieux, comme le palais ducal à l'époque de Ziani, quand la situation politique
est particulièrement tranquille. »
Michelangelo Muraro
Civilisation
des villas vénitiennes
Vicence - Palais Chiericati, Andrea Palladio
les politiques des édiles sur ce secteur. Il serait logique que cela
apparaisse dans maints exemples architectuaux (par exemple, dans la
physionomie de la récente bibliothèque municipale du cours Belsunce, construite en phase
d'offensive de la droite pour remodeler le centre-ville conformément à sa vision).
...
L'ombre et la lumière, le végétal,
la vitesse de déplacement d'un piéton, le point, la ligne, le plan... La manière dont sont
investies ces matières élémentaires est certainement
culturelle,
mais qui peut dire qu'elle n'est pas politique ?
L'intérêt porté à
l'espace interstitiel ne
dépend-il pas du degré souhaité d'interpénétration et de contact, ou
d'exclusion et d'isolation, entre les groupes, les classes, les individus ?
Analogies et dépendances entre le spatial et le social, architecture déterminée,
architecture déterminante...
Si comparaison n'est pas raison et si la facilité de l'analogie conduit parfois à des
équations plus séduisantes que réelles, certains parallèles formels entre l'espace concret et l'espace social
peuvent aider à une compréhension des projets de société.
Les plate-bandes de la voie publique,
les passages entre les différentes surfaces, volumes et territoires, présentent une analogie
avec la perméabilité sociale.
Primat de la paroi dans l'architecture
et épaisseur des murailles sociales...
Interpénétration des espaces et interpénétration
des groupes...
Ces analogies entre les dispositifs spatiaux de passages/séparations
et les rapports sociaux entre les groupes
ne signalent-elle pas une relation de
dépendance entre les deux niveau ?
Se pourrait-il que la réduction du passage à une simple occlusion dans
un mur
(si possible surveillée par un vigile ou régulée par un digicode) n'entérine pas un idéal de
séparation hermétique dans lequel les contacts et les échanges seraient
réduits au minimum ?
...
L'ampleur des espaces intermédiaires se trouve en opposition avec deux
autres avatars de la logique capitaliste : le repliement
sur l'intérieur domestique
et l'aspiration par la sphère marchande.
Précision
Si la rétraction des seuils me paraît aujourd'hui se généraliser,
cette tendance
n'est pas uniforme. Il est peut-être un peu rapide de qualifier de norme ce phénomène.
A trop généraliser on oublie que si une ville est un tout,
l'interdépendance de ce tout implique de grandes différences.
La prolifération actuelle des dispositifs sécuritaires et la raréfaction des
points de convivialité dans l'aménagement urbain sont cependant indéniables. Ces
questions ne se
résument pas au thème considéré ici, mais celui-ci peut être un moment
dans une analyse plus large.
Au cours des deux siècles écoulés,
les tendances au minimalisme ou au déployement des transitions ont pu
alterner. En France, les entrées des immeubles ordinaires du large
XIXème siècle
ont accordé peu de place aux transitions :
perron minimaliste d'une ou deux marches, seuil limité à l'épaisseur du mur de façade.
Autour des années 1960-1970, les seuils et les bordures sont plus développés. Mais il semble que l'ordinaire de la période actuelle
se détourne à nouveau de l'aménagement liminaire.
Peut-on, avec toutes les précautions qu'impliquent, malgré tout, les variantes et la
diversité
des options constatées, affirmer que la tendance actuelle
est plus accueillante
qu'il y a un siècle mais moins qu'il y a vingt ans ?... Mais cette formulation -
"tendance d'une époque" - est-elle tout à fait pertinente ? Différencier selon le temps ne doit pas
dispenser de
différencier selon l'espace. Si l'époque est un discriminant elle n'est pas le seul.
L'attention portée aux époques risque de brouiller la pluralité
des espaces et leur coefficient variable de conflictualité.
Ensuite
Les termes
d'ergonomie et de
convivialité me paraissent opérants pour
nommer deux types d'effets produits
par les espaces intermédiaires sur l'usager
individuel et collectif.
Ces concepts demandent sans doute approfondissement.
Ils devraient peut-être être nommés différemment.
Approfondir c'est aussi mobiliser substantifs et métaphores,
récupérer des outils théoriques - par l'analyse,
la spéculation, la fiction...
En projet,
pour étayer un point rapidement évoqué dans ce texte : un
panorama de propos tenus et d'actions menées pour stigmatiser et chasser les pauvres du
centre-ville de Marseille - avec divers degrés de réussite selon les époques.
Et,
pas
si loin de la question précédente : une lecture des espaces intermédiaires de la
bibliothèque du cours Belsunce (façade, entrée, bordures).
Il s'agirait aussi de
visualiser et de décrire à partir d'exemples.
Le maigre échantillon photographique en marge
de ce texte ne dispense pas d'un relevé visuel plus systématique qui signalerait, à propos de la récente
bibliothèque municipale de Marseille - cas d'école - et d'autres édifices - immeubles
d'habitation, etc... -,
la visée assez lamentable, posée en tant que telle dans le cahier des charges,
d' évacuer l'aléa et la convivialité des seuils.
A contrario : intérêt d'un relevé de
seuils élargis fonctionnant
encore comme plate-formes paisibles et/ou chahuteuses,
occasions
pour du commun
de s'agglutiner
et pour
des différences
de se juxtaposer.
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