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En lisant Bororo |
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Aucune raison précise de m'intéresser ces temps-ci à
Lévi-Strauss.
Il ne figure pas, en ce
mois de juillet, parmi mes centres d'intérêt,
ne correspond à aucune pôle de ma curiosité.
Je me trouve simplement dans un appartement qui n'est pas le mien et m'apprête à y passer
la soirée seul et désœuvré.
J'apprendrai dans le texte que cet ornement se nomme en jargon ethnographique un labret
(du latin labrum = lèvre).
Au cours de la soirée et de la matinée suivante, des cinquante pages de la partie intitulée Bororo je parcours les méandres, traverse les clairières et passe par les promontoires ouvrant sur de vastes perspectives. Il y a plusieurs années, après ma première lecture de Tristes Tropiques, une amie et moi avions éprouvé une impression de complicité. Nous pensions tous deux que c'était le plus beau livre que nous ayons lu. |
Tristes TropiquesIl s'agit des aventures brésiliennes d'un jeune universitaire français. Nommé en 1935 professeur de sociologie à l'université de Sao Paulo, Claude Lévi-Strauss, désireux de se convertir à l'ethnologie, organise plusieurs expéditions dans l'intérieur du pays. Sommaire
Le livre est composé de neuf parties : La Fin des voyages,
Feuilles de route, Le Nouveau Monde,
La Terre et les hommes, Caduveo, Bororo, Nambikwara, Tupi-Kawahib, Le Retour.
Vers les Bororo
Pesanteur matérielle oblige,
le voyage pour atteindre ces détenteurs de secrets, ces dépositaires d'inestimables
clés anthropologiques prend un temps
considérable.
Villes au lustre décati...
« Tous les trente kilomètres,
le bateau s'arrêtait pour faire du bois à un dépôt ;
et quand c'était nécesaire, on attendait deux ou trois heures que le préposé soit
allé dans la prairie capturer une vache au lasso. »
et par voie terrestre.
« Le vapeur se glissait doucement le long des bras étroits ; cela s'appelle négocier des estiroes. (...) Ces estiroes se rapprochent parfois à la faveur d'un méandre : si bien que le soir on se trouve à quelques mètres à peine de l'endroit où l'on était le matin. » « J'ai perdu trois jours à déplacer ainsi un tapis de rondins, long deux fois comme le camion, jusqu'à ce que le passage difficile ait été franchi ; ou bien c'était le sable, et nous creusions sous les roues, comblant les vides avec du feuillage. Quand les ponts étaient intacts on devait néanmoins décharger pour alléger. » La lenteur du voyage est mise à profit par le paysagiste.
« De temps à autre, le camion passe à gué
des cours d'eau sans berge qui inondent le
plateau plutôt qu'il ne le traversent, comme si ce terrain - un des plus anciens
du monde et fragment encore intact du continent de Gondwana qui, au secondaire,
unissait le Brésil et l'Afrique - était resté trop jeune pour que les rivières aient
eu le temps de s'y creuser un lit. »
Originalité de la vision et précision à la rendre. Descriptions qui poussent à l'extrême le pouvoir déconcertant de la réalité... J'imagine Marcel Proust au Matto Grosso.
« L'Europe offre des formes précises sous
une lumière diffuse. Ici, le rôle pour nous
traditionnel du ciel et de la terre s'inverse. Au dessus de la traînée laiteuse du
campo les nuages bâtissent les plus extravagantes constructions.
»
[2]
Chez les Bororo
Enfin rendu à bon port, l'ethnologue peut commencer son étude. Des Bororo
il nous décrit d'abord l'habitat. L'observation se fait
à hauteur d'homme, dans un
équivalent du plan rapproché cinématographique. Lévi-Strauss
distille fortement
ses impressions, les concentre et nous livre ce qui lui paraît être le génie de l'art bororo
appliqué à la construction et la
confection de leurs abris. Il en donne la souplesse comme trait majeur. Aptitude
des panneaux occlusifs et mobiles à épouser le contour des corps en mouvement.
« Araras domestiques que les Indiens encouragent à vivre dans le village pour les
plumer vivants et se procurer ainsi la matière première de leur coiffures. Dénudés et
incapables de voler, les oiseaux ressemblent à des poulets prêts pour la broche et affublés d'un bec
d'autant plus énorme que le volume de leur corps a diminué de moitié. Sur les toits,
d'autres araras ayant déjà récupéré leur parure se tiennent gravement perchés, emblèmes
héraldiques émaillés de gueules et d'azur.
» « Les jours de fête, les étuis péniens sont surmontés d'un ruban de paille rigide, décoré aux couleurs et aux formes du clan, étendards bizarement portés. » « Le chef est toujours dans situation d'un banquier : beaucoup de richesse passe entre ses mains mais il ne les possède jamais. Mes collections d'objets religieux ont été faites en contrepartie de cadeaux immédiatement redistribuées par le chef entre les clans, et qui lui ont servi à assainir sa balance commerciale. » Un goût certain du loufoque sous-tend l'écriture sans que jamais celle-ci ne se départisse de son exigence de précision. Le travail du verbe rend avec tous les moyens dont il dispose la réalité de l'autre, il la complète par les images qu'elle suscite dans les facultés de l'investigateur - parmi les ressources de l'observateur la moindre n'étant pas l'imagination. L'imagination n'est pas seulement l'ingrédient de la fiction et du fantastique, ou encore des purs jeux de signifiants (lorsque les mots tintinatulent), elle peut aussi être un support du réalisme descriptif. Celui-ci puise au magasin des comparaisons et des analogies, et il s'accomode fort bien du baroque.
« Les habitants se glissent hors de
leurs demeures comme ils se dévêtiraient de géants
peignoirs d'autruches. »
« Habitations mettant en oeuvre des matériaux et des techniques connues de nous par des expressions naines : car ces demeures, plutôt que bâties, sont nouées, tressées, brodées. » « Avec une application d'habilleuse, des hommes à carrure de portefaix se transforment mutuellement en poussins, au moyen de duvet collé à même la peau. » Du récit à l'étude
Pour saisir
la disposition spatiale du village, nous sommes ensuite placés
à la verticale de l'objet. Le descripteur adopte le point de vue
du cartographe.
« Les missionnaires salésiens de la
région du Rio das Graças ont vite appris que le plus
sûr moyen de convertir les Bororo est de leur faire abandonner leur village pour un autre
où les maisons sont disposées en rangées parallèles. Désorientés, privés du plan qui
fourni un argument à leur savoir, les indigènes perdent rapidement le sens de leurs
traditions, comme si leurs systèmes social et religieux étaient trop compliqués pour
se passer du schéma rendu patent par le plan du village et dont leurs gestes quotidiens
rafraîchissent perpétuellement les contours. »
Lorsque le voyageur est remis de ses premières émotions, il se met à compter, à baliser, à subdiviser l'espace selon ses fonctions. L'exposé devient académique dans le bon sens du terme, universitaire, technique, soutenu par des règles canoniques, jalonnant et jalonné. Parler d'exercice jalonné ne signifie pas que ces problématiques soient à l'abri de redéfinitions au sein de la discipline, de désaccords de savants et autres polémiques. Quoiqu'il en soit les schémas claniques et les lois matrimoniales n'ont jamais jusqu'à présent éveillé en moi suffisamment d'intérêt. Ce passage n'est donc pas celui qui a suscité mon plus grand plaisir de lire. Fluidité thématique
Partant du concret, le parcours thématique du chapitre
Bons sauvages s'en éloigne puis y retourne.
A partir de symboles marqueurs d'appartenance, on revient ensuite aux objets matériels sur lesquels ces symboles s'inscrivent et qu'ils décorent. Le chapitre se termine par un retour au spectacle ébouriffant de la fureur cosmétique et ornementale des Bororo. |
Sagesse et mystification Pour finir, j'évoquerai deux passages du chapitre
suivant, Les vivants et les morts. Dans ce schéma la notion de niveau social apparaît, alors qu'elle est absente des grandes classifications explicites, notamment de la division de la tribu en moitiés Céra et Tugaré. Les grandes divisions explicites ont des rapports de réciprocité. La principale institution de cette solidarité est le mariage croisé entre moitiés. Un ou une Céra épouse forcément une ou un Tugaré. Or, réalité non-dite, chaque moitié qui devrait être homogène, puisque portant le même nom, est marquée par des inégalités sociales. Et les mariages bororo qui prétendent croiser le diverse unissent en fait l'homogène. Ils traversent la frontière des moitiés mais se contracent entre sous-groupes de niveau similaire. L'unité affirmée de chaque moitié peut être comparée au culte de la nation et au chauvinisme sportif, qui, dans les sociétés occidentales ou mondialisées refoulent l'importance des classes sociales. Mais, si nos cultures et le pays bororo disposent également de ressources qui masquent les divisions sociales, le second possède un perfectionnement que nos sociétés n'ont pas : la mise en scène d'une division fictive transcendée par le spectacle d'un croisement d'apparat. Après avoir assisté à un long et complexe rituel d'obsèques mobilisant toutes les ressources des solidarités bororos, Lévi-Strauss ressent une impression de tromperie. Je ne
puis écarter le sentiment que l'éblouissant cotillon métaphysique auquel je
viens d'assister se ramène à une farce assez lugubre. » « Dans une société compliquée comme à
plaisir, chaque clan est réparti en trois groupes : supérieur, moyen et
inférieur. » « Sous
le déguisement des institutions fraternelles, le village bororo revient en
dernière analyse à trois groupes qui se marient toujours entre eux. Trois
sociétés qui, sans le savoir resteront à jamais distinctes et isolées,
emprisonnées chacune dans une superbe dissimulée même à ses propres yeux dans
des institutions mensongères.
»
Un livre fleuve au cours débordant
Ces notes viennent après une relecture... En écrivant j'ai re-relu... Et dans cette
nouvelle lecture j'ai prêté attention à des éléments d'abord négligés.
Richesse et pauvreté en pays bororo
Certains traits de
prospérité individuelles existent chez les Bororo, par exemple dus, chez tel ou
tel, à une dextérité artisanale particulière, mais ils ne donnent pas lieu à
transmission patrimoniale. Par contre, des éléments du patrimoine "héraldique",
mythique, chorégraphique, sont réservés à certains clans ou parties de clans,
et sont inégalement distribués. Dans la culture indigène, c'est cette seconde
catégorie de biens (symboliques) qui constitue la
vraie richesse.
« De ce point de vue, les différences entre clans
sont énormes : certains sont luxueux, d'autres sont minables ; il
suffit d'inventorier le mobilier des huttes pour s'en convaincre. Plutôt que
riches et pauvres, nous les distinguerons en rustiques et raffinés. »
N'ayons pas peur, contrairement à l'auteur de Tristes Tropiques, d'être un peu lourd et redondant, et de rappeler que ces différences sont gommées, lissées, par la prééminence des moitiés qui cachent sous des fonctions rituelles similaires et un nom commun (Céra ou Tugaré) des inégalités internes. Cette prééminence assume ainsi un rôle idéologique - l'idéologie étant ici ce qui permet à un groupe supérieur de masquer l'arbitraire ou même la réalité de ses privilèges, et à un groupe inférieur de désamorcer ce qui pourrait nourrir son ressentiment. Traité au sein d'un gros ouvrage très extensif parmi d'autres matières d'égale importance, ce sujet mériteraient peut-être à lui seul un exposé plus approfondi, plus intensif [3]. NOTES[1] (En attente d'une carte des bassins fluviaux brésiliens. Les expéditions de Lévi-Strauss concernent les limites nord du bassin du Rio Paraguay, non loin de la Bolivie.) [2] Cette recomposition de la perception a des antécédents dans plusieurs passages d'A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Proust y applique le même type de traitement au même type d'objets. « Le soir, quand j'attendais le moment de partir avec
Saint-Loup, il m'était arrivé, grâce à un effet du soleil, de prendre une partie plus
sombre de la mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone bleue et fluide
sans savoir si elle appartenait à la mer ou au
ciel. »
Le peintre Elstir, que le narrateur rencontre dans cet épisode,
développe des recherches esthétiques dans cette veine proche de l'illusion d'optique.
« C'est par exemple à une métaphore de ce genre
- dans un tableau représentant le port de Carquehuit qu'il avait terminé depuis peu de jours
et que je regardais longuement - qu'Elstir avait préparé l'esprit du spectateur en
n'employant pour la petite ville que des termes marins,
et que des termes urbains pour la mer. »
Ce n'est là qu'un exemple de l'affinité de Lévi-Strauss avec la sensibilité analytique de
Proust. Il arrive fréquemment qu'il reconnaisse dans le monde réel l'univers
sensible de ce prédécesseur.
[3] Deux autres textes du Maître traitent entre autres des règles de mariage et d'alliances des Bororo : Les structures sociales dans le Brésil central et oriental (1952) ; Les organisations dualistes existent-elles ? (1956). Ces deux textes font partie du recueil Anthropologie structurale. Impression très personnelle : l'ennui que j'ai pris à mal lire ces deux textes très techniques n'a été récompensé par aucun enrichissement tangible par delà l'aperçu déjà acquis à la lecture de Tristes Tropiques. |
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